L’Union européenne a été dupée par une opération de manipulation et d’influence des services de renseignement russes

15 tetor 2026 | 10:58

– La manipulation orchestrée par les services de renseignement russes, l’instrumentalisation malhonnête du livre de Carla Del Ponte, l’exploitation des faiblesses de Dick Marty, la création du Tribunal spécial pour le Kosovo et, enfin, la tentative russe de faire assassiner Marty tout en faisant passer cet assassinat pour une opération serbe.

« Ce que j’ai exprimé, c’est une position politique. Elle est adressée aux dirigeants européens. Je les appelle à prendre la décision de relocaliser le procès en appel, et par-là même le Tribunal spécial à Pristina, en considérant que l’Union européenne a été abusée par une opération de manipulation et d’influence des services spéciaux russes. Cette décision aurait une signification particulière dans le contexte actuel d’exacerbation de la guerre hybride que la Russie poutinienne mène contre l’Europe, et de la guerre effroyable qu’elle fait en Ukraine, avec son lot quotidien de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. »

« Epoka e re »

“EPOKA E RE”: Vous avez publié récemment une analyse magistrale montrant que le Tribunal spécial pour le Kosovo (les Chambres spécialisées et le Parquet spécial du Kosovo, délocalisés à La Haye) était le produit d’une manipulation réussie des services spéciaux russes. Pouvez-vous nous dire, tout d’abord, dans quelles circonstances la manipulation a commencé, et en quoi elle consistait au départ?

Serge Métais: La manipulation des services spéciaux russes a commencé quasiment aussitôt après la proclamation de l’indépendance du Kosovo. Elle était dirigée contre les Européens qui étaient alors très divisés sur la reconnaissance de cette indépendance. Cette manipulation apparaît comme les prémices de la guerre hybride que la Russie poutinienne mène contre l’Europe aujourd’hui. Elle visait à diviser durablement les Européens sur la reconnaissance du Kosovo en produisant un rapport estampillé « Conseil de l’Europe » qui condamnerait moralement les plus hauts responsables du nouvel État.

Formellement, la manipulation a commencé avec le dépôt d’une motion par un parlementaire russe à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, en avril 2008. Soit, à peine deux mois après la proclamation de l’indépendance du Kosovo. La motion faisait référence aux Mémoires de l’ancienne procureure du Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie, Carla Del Ponte, qui venaient d’être publiées. Dans son livre, cette dernière revenait sur une affaire de trafic d’organes humains de fin 1999-2000, qui auraient été prélevés sur des prisonniers serbes demeurés prisonniers de l’Armée de libération du Kosovo. Ils auraient été exécutés dans une « maison jaune » à Burrel, en Albanie pour alimenter un trafic international d’organes humains via l’aéroport de Tirana. Elle disait qu’elle avait diligenté une enquête sur le terrain, en 2003, et qu’elle n’avait rien trouvé de probant. La motion du parlementaire russe faisait référence à ce que disait l’ancienne procureure. Mais de façon malhonnête, en faisant comme si elle avait, dans son livre, révélé des faits. Là où elle évoquait des hypothèses, en disant « selon nos sources », la motion du parlementaire russe les rapportait comme des faits établis, « selon Carla Del Ponte ». Préoccupé par le caractère odieux de ce que, selon lui, révélait Carla Del Ponte, le parlementaire russe demandait au Conseil de l’Europe de faire une enquête sur le « trafic d’organes humains au Kosovo ».

C’est sur la base de cette motion que l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe désigna l’un de ses membres, le sénateur suisse Dick Marty, ancien procureur, pour mener une enquête et faire un rapport. Il faut dire que Dick Marty n’était pas un inconnu pour les services spéciaux russes. Il avait montré auparavant sa « souplesse d’échine » et sa disposition à coopérer avec eux. Il avait fait un rapport sur les « prisons secrètes de la CIA en Europe » montrant que des djihadistes, en transit plus ou moins prolongé sur la route de Guantanamo, avaient été détenus en Roumanie, en Pologne ou en Lituanie. Ce qui permettait de mettre en difficulté, pour atteinte au « respect des droits de l’homme », des pays qui venaient d’adhérer à l’OTAN et à l’Union européenne et s’étaient montrés hostiles à la Russie poutinienne.

“EPOKA E RE”: L’un des points importants de votre analyse est de montrer que l’affaire de la clinique Medicus à Pristina est une pièce centrale de la manipulation des services spéciaux russes. Vous dites qu’elle a été pensée et planifiée avant 2008. Sur quoi vous basez-vous?

Serge Métais: Je me base, tout simplement, sur l’acte d’accusation du procureur spécial de la Mission EULEX, Jonathan Ratel, qui a mené l’enquête sur l’affaire Medicus. Il a établi que l’organisation criminelle qui était derrière cette affaire était dirigée par deux Turco-israéliens, le chirurgien Yusuf Sönmez et Moshe Harel. Et qu’elle avait son centre en dehors de Kosovo, quelque part entre Istanbul et Tel-Aviv, à partir duquel tout était organisé. L’enquête a montré que les victimes identifiées sur lesquelles avait été prélevé un rein à la clinique Medicus, tout comme celles sur lesquelles ce rein avait été transplanté, étaient toutes étrangères au Kosovo. Elles étaient toutes venues spécialement de l’étranger à Pristina, pour l’opération. L’enquête a établi aussi que les prélèvements de reins et les transplantations qui furent réalisés à la clinique Medicus, l’ont été entre mars et début novembre 2008. En fait, pour l’organisation criminelle, la clinique Medicus de Pristina n’avait été qu’une plateforme parmi d’autres. Et, durant une courte période. Je cite le procureur Jonathan Ratel : « Medicus était l’une des cliniques dans une constellation où intervenaient Sonmez, Harel et les autres, » […] « Nous avons trouvé des cliniques en Azerbaïdjan et en d’autres endroits et nous pensons qu’il pourrait y en avoir une en Afrique du sud ».

L’idée selon laquelle l’organisation criminelle de Yusuf Sönmez et Moshe Harel avait des relations avec les services spéciaux russes s’impose.  Elle aurait répondu à une « commande » de leur part. Il s’agissait de monter une provocation en utilisant la clinique Medicus pour attester d’une continuité dans le trafic d’organes humains au Kosovo. Parmi les indices d’une provocation russe, on observera que la plupart des victimes identifiées sur lesquelles un rein a été prélevé à la clinique « Medicus », venaient de pays de l’ancienne Union soviétique. Cela indique que les services spéciaux russes ne pouvaient pas ignorer les ramifications du réseau criminel dans leur pré carré. Il y a tout lieu de penser, qu’ils y étaient connectés. Naturellement, contrairement à la plupart des pays dont étaient originaires les témoins identifiés (victimes du prélèvement ou bénéficiaires de la transplantation d’un rein), la Russie n’a pas coopéré dans l’enquête du procureur Ratel pour les interroger.

Il apparaît, finalement, que l’activité criminelle de la clinique « Medicus » était une activité récente. Elle n’a commencé qu’après la proclamation de l’indépendance du Kosovo. Il n’y a aucune preuve de continuité avec le prétendu trafic d’organes humains après la guerre, en 1999-2000. Ces conclusions de l’enquête du procureur spécial de la Mission EULEX, Jonathan Ratel, Dick Marty les a ignorées (l’acte d’accusation du procureur Ratel était connu avant la publication du Rapport Marty). On comprend pourquoi :  l’affaire Medicus apportait une vraisemblance extraordinaire aux récits sur le « trafic d’organes humains au Kosovo » de fin 1999-2000. Elle suggérait, en outre, une continuité. Les responsables de l’UÇK qui auraient organisé le trafic après la guerre étaient alors au pouvoir à Pristina. Ils auraient été derrière l’activité criminelle de la clinique Medicus…

“EPOKA E RE”: Vous avez écrit que l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe était, pour les services spéciaux russes, une « formidable rampe de lancement pour certaines de leurs opérations de désinformation ». On a vu que l’opération lancée par la motion du parlementaire russe, Konstantin Kosachev, a été couronnée de succès : le Rapport Marty, a été approuvé, début 2011, par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, à une écrasante majorité. Pour expliquer la réussite d’une telle opération, les services spéciaux russes devaient disposer, comme vous dites, d’un « idiot utile ». Pouvez-vous, tout d’abord, préciser ce que cela signifie dans le cas de Dick Marty?

Serge Métais: J’ai écrit que Dick Marty était ce qu’on appelle dans une tradition généralement attribuée à Lénine, un « idiot utile ». Il est important de comprendre ce que cela signifie dans le cas présent.

Il faut préciser, tout d’abord, qu’un « idiot utile » n’est pas un « agent ». Un agent des services spéciaux russes au temps de Poutine, comme des services spéciaux serbes au temps de Milošević, n’est pas un homme libre. Il est « tenu ». Il a perdu, pour différentes raisons, sa liberté d’action. Il peut avoir prêté serment d’obéissance aux ordres (ce qui est le cas d’un agent professionnel). Mais, ce n’est pas nécessaire. Il peut simplement être « tenu » par ces services qui disposeraient sur lui de différents moyens de pression pour le faire agir dans des circonstances particulières. Ils auraient des moyens de le faire « chanter » (ils pourraient, par exemple, révéler des affaires compromettantes sur lui).

À la différence d’un « agent », un « idiot utile » est un homme libre.  Il exprime de bons sentiments, il est attaché aux valeurs universelles de la civilisation. Il croit agir selon sa volonté. En réalité, il est manipulé. Il a des failles psychologiques, généralement liées à des problèmes d’ego, à un besoin de reconnaissance. Ce sont ces failles qu’exploitent ceux qui le manipulent. Dick Marty me semble correspondre tout à fait à cette définition. Il était attaché au respect des droits humains. Il combattait les organisations mafieuses. Tout aurait dû l’opposer, en principe, au régime de Poutine. Mais pour des raisons insondables, il pensait qu’il pouvait coopérer avec les agents d’influence russes pour parvenir à des fins qui lui étaient propres. Il était convaincu de la culpabilité des Kosovars dans le trafic d’organes. Il croyait ce que disaient les nombreuses sources pseudo-journalistiques alimentées par les services spéciaux serbes et russes.

Concernant les failles psychologiques exploitées par ceux qui le manipulaient. On ne peut que conjecturer. Ce qui ressort de différents témoignages d’observateurs qui le connaissaient bien, c’est le besoin de reconnaissance, de notoriété. C’est aussi la jalousie. Il aurait été jaloux de Carla Del Ponte. Il était, comme elle, originaire du Tessin. Il avait, comme elle, fait une carrière de magistrat. Celle de Carla Del Ponte était brillante. Elle avait été à la tête du Parquet suisse. Elle avait joué un rôle central dans l’enquête sur Mabetex (l’entreprise de Bexhet Pacolli, basée à Lugano, dans le Tessin), qui avait rénové le Kremlin. Elle avait révélé que des rétrocommissions avaient été versées sur des comptes à la Banque du Gothard, associés à des cartes de crédit aux noms des filles de Boris Eltsine. Carla Del Ponte avait été nommée ensuite, en août 1999, à la tête du Tribunal Pénal pour l’ex-Yougoslavie. Elle avait fait tomber les Milošević, Mladić et Karadžic. Elle était restée à la tête du TPIY jusqu’à la fin de 2007. En 2008, quand Dick Marty fut désigné par la Commission juridique de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe pour mener une enquête sur la base de la motion Kosachev, il aurait voulu montrer que Carla Del Ponte était nulle. Elle n’avait pas été capable de prouver la culpabilité des hauts responsables de l’Armée de libération du Kosovo. Lui, il en serait capable. Il était parfait pour être instrumentalisé par les services spéciaux russes.

“EPOKA E RE”: Le Rapport Marty n’était ni l’acte d’accusation d’un procureur ni un jugement rendu par un tribunal. Ce n’était qu’un rapport politique visant à en emporter l’adhésion du public en jouant sur l’émotion provoquée par des allégations qui ne reposaient sur aucune preuve. Le malheur est qu’il avait l’autorité d’un document estampillé « Conseil de l’Europe », une institution créée pour la protection des droits humains en Europe. En cela, il était profondément malhonnête. Mais, c’est aussi ce qui faisait sa force. Dès lors qu’il avait été adopté par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, l’Union européenne et les Américains ne pouvaient pas ne pas réagir. La manipulation des services spéciaux russes, comme vous l’écrivez, avait parfaitement réussi. Elle a même réussi au-delà de ce qui était attendu, avec la création de la Task force, puis du Tribunal spécial. Pouvez-vous préciser comment les services spéciaux russes ont géré leur « idiot utile » pour parvenir à ces résultats ?

Serge Métais: La Task force, mise en place fin 2011, devait enquêter sur les allégations du Rapport Marty concernant le « trafic d’organes humains au Kosovo ». Elle avait à sa tête le procureur américain Clint Williamson. Le souci principal, pour les services spéciaux russes, était, dès lors, d’éviter la comparution de Dick Marty devant le procureur. La Task force avait vocation à contrôler le contenu du Rapport Marty, la valeur de ses sources et l’identité des personnes qui pourraient témoigner. La coopération de son auteur était nécessaire. Cette coopération, les services spéciaux russes devaient, à tout prix, l’empêcher.

Si Dick Marty avait pu être convoqué devant le procureur Williamson, il aurait dû admettre qu’il n’avait trouvé aucun témoin et qu’il n’avait aucun contrôle sur les « sources » qui l’avaient informé sur le « centre d’internement des prisonniers serbes » et la « clinique » de Fushë-Krujë, dont personne n’avait entendu parler avant la publication de son rapport.

C’est, en premier lieu, au Conseil de l’Europe que les Russes firent barrage pour éviter une comparution de Dick Marty devant la Task force. Il bénéficiait d’une immunité en tant que rapporteur au titre d’un « Accord sur les privilèges et immunités du Conseil de l’Europe » (articles 14 et 15). Le Secrétaire général du Conseil de l’Europe, à l’époque le Norvégien Thorbjørn Jagland, aurait pu lever cette immunité. Mais les Russes surent lui rappeler qu’il avait été élu en 2009 avec leur appui, contre le Polonais Włodzimerz Cimoszewicz, jugé trop atlantiste. Le résultat fut le maintien de l’immunité. Et, sans levée de l’immunité, aucune contrainte légale n’était possible pour amener Dick Marty à comparaître devant la Task force.

L’impossibilité de faire comparaître Dick Marty est un point clé expliquant pourquoi le Tribunal spécial a été créé. Si Dick Marty avait comparu devant la Task force, il aurait dû tout déballer, et il n’y aurait jamais eu de Tribunal spécial. C’est parce que Dick Marty n’a pas comparu devant la Task force, qu’on a considéré, en 2015, qu’il fallait un nouveau cadre – le Tribunal spécial – pour poursuivre l’enquête sur le « trafic d’organes humains » sur lequel il n’y avait toujours aucune preuve.

Le Tribunal spécial est apparu illégitime lorsqu’il a rendu public son acte d’accusation, le 4 novembre 2020. L’enquête judiciaire n’avait, finalement, rien pu retenir pour fonder une accusation sur des crimes odieux comme ceux qui étaient évoqués dans le Rapport Marty. L’acte d’accusation ne contenait rien sur les prétendus prélèvements d’organes humains sur des prisonniers serbes. Il était clair, dès lors, que Hashim Thaçi et les autres anciens dirigeants de l’Armée de libération du Kosovo, qui avaient été inculpés et étaient détenus à La Haye, seraient jugés pour des crimes qui n’avaient rien à voir avec ceux pour lesquels le tribunal était censé avoir été constitué.

“EPOKA E RE”: En décembre 2020, le Parquet suisse a annoncé que Dick Marty était menacé de mort. Il évaluait alors le danger au degré maximum, « 5 sur 5 ». Il avait été informé par des sources qu’il avait jugées crédibles que Dick Marty devait être assassiné. Il rapportait que l’attentat avait été décidé « sur ordre des services secrets serbes ». Et que le but était de « profiter de l’attention de la presse liée à l’inculpation de Hashim Thaçi » pour imputer le meurtre aux Kosovars. Dick Marty fut dès lors placé sous très haute protection : des policiers étaient présents dans sa propre maison à 24 heures sur 24. Elle s’est prolongée jusqu’à son décès, à l’âge de 78 ans, suite, selon certains médias, à un « cancer foudroyant », le 28 décembre 2023. Quelle est votre interprétation de ces évènements ? Que pensez-vous du rôle attribué aux « services secrets serbes »?

Serge Métais: Je n’ai aucune raison de douter que les autorités suisses aient reçu des informations très concrètes sur la nature de la menace qui pesait sur la vie de Dick Marty en décembre 2020. Je considère l’existence d’un projet d’assassinat de Dick Marty comme très vraisemblable, dans le contexte de l’époque.

Les services spéciaux russes, comme on vient de le voir, avaient parfaitement géré leur « idiot utile » depuis la mise en place de la Task force, puis du Tribunal spécial. Dick Marty n’avait pas pu être convoqué. Il était resté muet. Et tout avait fonctionné, comme il fallait.

L’acte d’accusation contre les anciens dirigeants de l’UÇK avait été rendu public en novembre. On savait qu’il faudrait encore plusieurs années pour que le Tribunal spécial arrive à prononcer un jugement. Dick Marty était devenu, pour les services spéciaux russes, inutile. Il pouvait en même temps devenir un problème. Il pouvait être incité à s’exprimer publiquement sous une forme ou une autre. Peut-être même serait-il tenté de se livrer à des confessions. On conçoit aisément que, pour les services spéciaux russes, il était temps de s’en débarrasser. En le faisant disparaître, ils feraient d’une pierre deux coups : ils se débarrasseraient d’un « idiot » devenu inutile qui risquait de parler et ils feraient apparaître le meurtre comme imputable au gouvernement kosovar pour le discréditer au plan international.

Dans mon analyse sur le projet d’attentat contre Dick Marty en décembre 2020, il y a peu de place pour une opération des « services secrets serbes ». Je ne l’exclue pas, mais je la juge improbable. Ils n’y avaient aucun intérêt. On sait que Dick Marty, lui-même, a dit à la Radio-Télévision Suisse, en 2022 : « Les services serbes ont demandé à la pègre de me liquider, tout simplement pour faire retomber la faute sur les Kosovars ». Je ne vois pas cela comme une preuve de l’implication des services spéciaux serbes, mais au contraire comme une infox venant d’agents d’influence des services spéciaux russes à laquelle il croyait. L’identification par les services suisses, semble-t-il, de « tueurs venant de Niš » ne prouve rien non plus. Les services spéciaux russes avaient intérêt à recruter des tueurs serbes pour une opération de ce type. De sorte que, au cas où ils seraient arrêtés, ce soit la « piste serbe » qui soit privilégiée. Ce qui me paraît vraisemblable, en définitive, c’est que ce sont les services spéciaux russes eux-mêmes qui ont fait circuler la rumeur d’une opération serbe pour mieux brouiller les pistes.

Ce qui apparaît, c’est que l’attentat qui était prévu fin 2020, a été déjoué par les mesures de protection prises par les services de sécurité suisses. Quant à savoir de quoi est mort réellement Dick Marty, trois ans plus tard, c’est une autre affaire. Disons, que c’était une mort opportune. Il eût été très utile aujourd’hui de pouvoir l’interroger, dans un contexte d’exacerbation de la guerre hybride que la Russie mène contre l’Europe.

“EPOKA E RE”: Venons-en maintenant à cette question de l’avenir du Tribunal spécial. La loi relative aux Chambres spécialisées et au Parquet spécialisé a été amendée par le Parlement du Kosovo le 6 octobre. Vous vous prononciez, dans votre article du 1er octobre pour une « relocalisation » du procès en appel à Pristina. Comment voyez-vous l’articulation de votre position avec la modification de la loi décidée par le Parlement?

Serge Métais: Je voudrais dire, tout d’abord, que j’approuve la décision que vient de prendre le Parlement du Kosovo. La loi relative aux Chambres spécialisées et au Parquet spécialisé a été adoptée par le Parlement du Kosovo, en août 2015 (Loi n° 05/L-053 – article 162 de la Constitution). L’amendement de cette loi par le Parlement du Kosovo, le 6 octobre 2026, est parfaitement légitime. La loi avait été adoptée, en 2015, sous l’amicale pression des dirigeants européens et américains, dans un contexte où il fallait poursuivre l’enquête sur les allégations du Rapport Marty. On connaît la suite. Rien sur le prétendu trafic d’organes humains n’a pu être retenu dans l’acte d’accusation rendu public en novembre 2020. La loi a montré ses effets pervers dans le verdict inique du 16 septembre 2026. Il était tout à fait normal de l’amender. Le Tribunal spécial n’est pas aboli. Il devra maintenant fonctionner sur de nouvelles bases.

Ce qui est changé dans la loi a d’importantes conséquences qui font que le procès en appel devra reconsidérer l’ensemble de la procédure. Pour avoir une idée de l’ampleur de la tâche qui attend les magistrats, il suffit de mentionner que les amendements adoptés le 6 octobre visent à lier plus directement la compétence du tribunal au trafic d’organes humains et que la période de prévention qui s’étendait de janvier 1998 à décembre 2000 est réduite à la période du 1er juillet 1999 au 31 décembre 2000. Rien que sur la base de ces deux points – la compétence du tribunal et la période de prévention – l’examen des pièces de l’accusation devrait conduire à une sélection implacable. Il y a fort à parier qu’au final, il n’y aura plus beaucoup de « grain à moudre » pour l’accusation.

Ma position concernant l’idée de « relocaliser » le procès en appel à Pristina est fondée sur le fait que le Tribunal spécial est une institution du Kosovo qui a été délocalisée à La Haye pour des raisons de sécurité (protection des témoins), d’indépendance et de financement (à la charge de l’Union européenne). Le déplacer maintenant à Pristina reviendrait à le « relocaliser ». C’est ce que je propose. Je considère que cela va dans le même sens que ce qu’a décidé le Parlement du Kosovo le 6 octobre. Il serait normal que le Tribunal spécial fonctionnant sur la base de la loi amendée soit déplacé à Pristina.

Ce que j’ai exprimé, c’est une position politique. Elle est adressée aux dirigeants européens. Je les appelle à prendre la décision de relocaliser le procès en appel, et par-là même le Tribunal spécial à Pristina, en considérant que l’Union européenne a été abusée par une opération de manipulation et d’influence des services spéciaux russes. Cette décision aurait une signification particulière dans le contexte actuel d’exacerbation de la guerre hybride que la Russie poutinienne mène contre l’Europe, et de la guerre effroyable qu’elle fait en Ukraine, avec son lot quotidien de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.

 

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